| Le kung-fu du Shenji ying 1
La boxe des six coordinations
Liu Dekuan (1826-1911) fut un des maîtres d'armes du bataillon Shenji ying. Parmi les nombreuses techniques qu'il transmit à ses disciples figure le liuhe men ou "école des six coordinations". De Pékin à Fuzhou, dans le sud de la Chine, cet art martial constitue souvent une entrée en matière pour ceux qui entreprennent l'étude de la boxe shaolin . Son essence est contenue dans le seul enchaînement commun aux deux principales branches issues de l'enseignement de Liu Dekuan, la "boxe des six coordinations".
Un maître en France
C'est en 1987 que je fis la connaissance du maître Huang Tianxiong, le premier expert à introduire en France la pratique de l'école liuhe de boxe shaolin . Pendant la Deuxième guerre mondiale, ce Chinois de Malaisie avait embrassé la carrière militaire pour combattre l'envahisseur japonais. En Chine, il intégra l'académie Huangpu avant de rejoindre les forces de police du gouvernement de Nankin. Pris au piège de la victoire communiste, il connut les camps de rééducation avant d'être assigné à résidence à Fuzhou, la capitale de la province du Fujian. C'est dans cette ville qu'il devint le disciple du grand maître de boxe chinoise Wan Laisheng (1903-1992). Sous la férule de celui-ci, il abandonna la pratique de la boxe du Sud ( nanquan ) pour suivre la voie du shaolin du Nord, le liuhe men . En étudiant à mon tour cet art martial, je m'intéressais plus particulièrement à ses racines historiques et ses liens supposés avec le monastère Shaolin. Wan Laisheng avait reçu le liuhe men de Zhao Xinzhou, un directeur de compagnie d'escorte ( biaoju , les convoyeurs de fonds de l'époque) qui le tenait lui-même de Liu Dekuan. Wan codifia la transmission des techniques à mains nues dans quatre enchaînements exécutés en solo et un enchaînement pratiqué à deux. Le premier des enchaînements solos est justement désigné sous le nom de "boxe des six coordinations" (1). Dans la pratique du maître Huang, cette forme comptait environ quarante-six mouvements. Les nombreuses actions des bras requéraient à la fois force et souplesse, chaque frappe devant être délivrée à partir de la taille. Le registre des coups de pieds, plus limité, comportait une dizaine de techniques de jambes caractéristiques de cette école. Les pratiquants français furent chanceux dans la mesure où, quelques années plus tard, un autre disciple de Wan Laisheng, le jeune expert Liang Chaoqun, s'installa à son tour dans l'Hexagone où il enseigna une version de la boxe des six coordinations très proche de celle démontrée par son aîné (2). Toutefois, en approfondissant l'étude du liuhe men , je me rendis compte que la boxe des six coordinations ne se limitait pas à la technique propagée par Wan Laisheng.
Le berceau de la technique
Dans son ouvrage Wushu Huizong publié en 1928, Wan Laisheng relie la boxe des six coordinations à l'école weituo de Shaolin et prétend que Liu Dekuan en apprit les secrets auprès de Liu Shijun, un des principaux maîtres d'armes du bataillon Shenji ying. Le nom weituo désigne un des génies protecteurs du bouddhisme. Malheureusement, on ne connaît pas d'autres mentions de cette école et on peut se demander s'il ne s'agirait pas d'une boxe mineure à laquelle Zhao Xinzhou aurait été initié avant de rencontrer Liu Dekuan (3). Quoi qu'il en soit et en ce qui concerne Liu Shijun, il est certain que ce dernier ne pratiqua jamais le liuhe men , sa spécialité étant la "séparation des mains du clan Yue" ( yueshi sanshou ), une technique d'ailleurs inconnue des disciples de Wan Laisheng. Les lecteurs de notre article consacré à Liu Dekuan sauront que celui-ci apprit son art auprès de Liu Fenggang dit "Deux sabres" un experts de la région de Cangzhou dans la province du Hebei (4). Selon les boxeurs de Botou, autre localité du Hebei proche de Cangzhou, Liu Fenggang s'était lui-même formé auprès de Li Guanming. Li ayant reçu la transmission du liuhe men à Botou, cette ville et sa région en seraient ainsi le berceau. La tradition orale locale fait remonter cette pratique jusqu'à un certain Zhang Ming qui vécut sous l'ère Wanli des Ming (1573-1620). A partir de Botou, "l'école des six coordinations" se diffusa d'abord à Cangzhou dans le Hebei avant d'arriver à Pékin dans les bagages de Liu Dekuan. Dong Zhongyi, un boxeur de Cangzhou, l'introduisit à Shanghai avant qu'une branche ne s'implante plus tardivement à Fuzhou avec Wan Laisheng. Il existe encore d'autres ramifications de cet art martial que je ne mentionnerai pas ici pour m'intéresser exclusivement à la postérité de Liu Dekuan.
L'héritage de Liu Dekuan
Comme il a été signalé plus haut, le liuhe men du maître Wan Laisheng provient de Zhao Xinzhou un disciple pékinois de Liu Dekuan. Parmi les autres disciples que ce dernier recruta dans la capitale, il faut encore citer Liu Caichen (5). Celui-ci développa l'école liuhe de Pékin qu'il passa ensuite au Mandchou Ma Yuqing (6). Si l'on compare les pratiques provenant de Wan Laisheng et de Ma Yuqing, on constate qu'elles ne possèdent qu'un seul enchaînement en commun désigné sous le nom de "boxe des six coordinations" dans la première et de "petite boxe des six coordinations" ( xiao liuhe quan ) dans la seconde (7). Il semblerait que cette forme ne soit pratiquée ni à Botou, ni à Cangzhou. On peut donc supposer qu'elle fut créée par Liu Dekuan lui-même à partir de l'enseignement de Liu Fenggang. Au cours de sa carrière, Wan Laisheng enseigna différentes versions de cet enchaînement. La plus ancienne est celle qui figure dans son livre Wushu Huizong . Il s'agit d'une forme aux attitudes rigides et ne comptant qu'une vingtaine de mouvements, cela probablement du fait de contraintes éditoriales. La deuxième, est celle que conservent les adeptes de l'école shaolin du Nord issue du maître Gu Ruzhang. En 1929 Gu et Wan furent invités à enseigner leurs savoirs dans le sud de la Chine avec d'autres experts nordistes (8). Gu, qui avait un esprit particulièrement ouvert, en profita pour apprendre d'autres techniques, dont l'enchaînement du liuhe quan . La version détenue par ses descendants compte des coups de pied supplémentaires ce qui la rend un peu plus complexe que celle qui me fut enseignée par Huang Tianxiong. Cette dernière qui est aujourd'hui diffusée par Liang Chaoqun représente la codification finale du style de Wan qui intègre des influences d'autres écoles telles que la "boxe des arhats" ( luohan quan ) et surtout de "l'école naturelle" ( ziran men ) qui a particulièrement influencé sa gestuelle. La structure de cet enchaînement se retrouve dans la "petite boxe des six coordinations" du maître Ma Yuqing avec toutefois un travail du corps moins marqué et une interprétation différente pour certaines techniques. Par ailleurs, on retrouve dans la forme de Pékin une influence du yueshi lianquan de Liu Dekuan, pratique que ce dernier développa pour entraîner les soldats du Shenji ying. On peut ainsi considérer que cette branche du liuhe men conserve mieux l'empreinte de Liu Dekuan ce qui ne retire en rien sa valeur à la remarquable pratique de Wan Laisheng.
Les six coordinations
La boxe des six coordinations de Liu Caichen peut être rattachée au courant des boxes du Nord ( bei quan ) au même titre que la boxe cha du Shandong. Les mouvements sont amples et combinent l'action extérieure avec la tranquillité intérieure. Dans l'école de Liu ainsi que pour les maîtres de Botou, les six coordinations sont, du point de vue de l'interne, celles du cœur avec la pensée, de la pensée avec le souffle et du souffle avec la force. Du point de vue de l'externe, il s'agit des coordinations de la main avec le pied, du coude avec le genou et de l'épaule avec la hanche. Wan Laisheng de son côté considère que les six coordinations mettent en relation « l'œil avec le cœur, le cœur avec le souffle, le souffle avec le corps, le corps avec la main, la main avec le pied et le pied avec la hanche » (9). En harmonisant ces principes, l'adepte pourra développer l'énergie des six coordinations ( liuhe jing ) qui se caractérise par les points suivants : l'émission (de l'énergie) trouve sa source dans les pieds, l'appui mobilise les jambes (pour renverser l'adversaire), la frappe du poing part de la hanche, la torsion mobilise la ceinture, l'énergie est délivrée à partir des épaules et l'ouverture se fait avec les mains ( fa yu jiao ; cheng yu tui ; chong yu kua ; ning yu yao ; song yu jian ; kai yu shou ). La boxe des six coordinations permet de pratiquer les principales positions et déplacements des jambes des styles du Nord. En insistant particulièrement sur les techniques fondamentales, elle constitue un excellent exercice d'introduction à la pratique du kung-fu. Pour les étudiants de l'école Shenji ying, elle présente en outre un intérêt historique au même titre que les "poings enchaînés du clan Yue", "les 64 mains des huit trigrammes" ou encore la "boxe des huit directions" du maître Huo Diange, pratiques qui feront l'objet de prochains articles.
José Carmona
(1) Les autres enchaînements du liuhe men de Wan Laisheng ont pour noms "dragon vert", "tigre noir" et "poings enchaînés fils-mère".
(2) Cf. mon article consacré à Liang Chaoqun intitulé L'héritage de Wan Laisheng dans le magazine Arts et Combats n° 32 (septembre 1996).
(3) Signalons au passage que la boxe tang quan du Hebei possède un enchaînement justement appelé weituo quan .
(4) Selon certaines sources, Liu aurait reçu l'enseignement d'un autre boxeur de Cangzhou, Tian Kuichun.
(5) Liu Caichen (1853-1938) était par ailleurs un disciple du maître de Taiji quan Quanyou qui est à l'origine du Taiji quan Shenji ying..
(6) Ma Yuqing (1918-2006) a été le disciple du maître de tantui musulman Li Kun avant de rejoindre l'école de Liu Caichen.
(7) Le liuhe men de Pékin compte de nombreuses formes à mains nues dont trois enchaînements qualifiés de ?grande boxe des six coordination? ( da liuhe quan ).
(8) Notons que parmi ceux-ci se trouvait un disciple de Liu Caichen du nom de Li Xianwu.
(9) Wushu Huizong , Pékin, 1984, page 18.
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les pratiques // écrit par José Carmona
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Une technique de Wan Laisheng apparaissant dans son ouvrage Wushu Huizong (1928)

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