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La révolte des Boxeurs
Il semblerait que l'épopée des 55 jours de Pékin ne fasse désormais plus partie de notre mémoire collective, si ce n'est pour les spectateurs du film de Nicholas Ray. Ainsi, rares aujourd'hui sont ceux qui ont entendu parler de l'enseigne de vaisseau Paul Henry auquel l'académicien René Bazin consacra pourtant un bel ouvrage qui figurait autrefois parmi les livres de prix remis aux écoliers méritants. Bien entendu, les nouvelles générations de bacheliers analphabètes ne connaissent pas plus ce personnage héroïque que les noms illustres du commandant Rivière et de l'amiral Courbet... Depuis que je pratique le tai chi chuan, style Carmona, j'ai eu l'occasion de parcourir la drôle de littérature produite par quelques "maîtres" sur les arts martiaux chinois et autres "kung fu". Quelques références aux Boxeurs et surtout une anecdote souvent rapportée m'ont amené à m'intéresser de plus près aux opérations militaires de ce conflit. En effet, si l'on en croit ces auteurs, les militaires occidentaux évitaient à tout prix d'en venir au corps à corps avec les redoutables experts du kung fu pour se contenter de les mitrailler tranquillement à distance. Pensez donc s'ils avaient raison : le maître de Pakua Cheng Tinghua aurait été abattu après qu'il ait anéanti de son seul sabre une centaine d'ennemis! Bigre! Pour voir ce qu'il en fut réellement, j'ai choisi de retracer un épisode peu connu de la Révolte des Boxeurs, celui des combats qui eurent lieu autour de la cathédrale du Pé-Tang (ou Beitang), l'évêché de Pékin.
La disproportion des forces en présence
Lorqu'en juin 1900 la pression des Boxeurs annonce l'imminence du massacre des résidents étrangers et des chrétiens de la capitale de l'empire Qing, plus de 3000 convertis chinois, parmi lesquels 2200 femmes et enfants, trouvent refuge dans l'enceinte du Pé-Tang auprès des frères lazaristes et maristes, et des soeurs de la Charité. Ses murailles, que dominent celles de la Ville Impériale, forment un petit quadrilatère à l'ouest de la Cité interdite distant de plusieurs kilomètres du quartier des légations. À l'ombre de ses murs, se niche une petite chrétienté dirigée par Monseigneur Favier, évêque de Pékin : une crèche, un orphelinat, un noviciat pout les soeurs, un grand et un petit seminaire. Pour défendre ce périmètre de 1400 mètres, il n'y a que trente marins français et dix italiens commandés par l'enseigne de vaisseau Paul Henry, un jeune homme de 23 ans. Même en comptant les volontaires chinois qui les appuient armés de lances ou d'armes de fortune, que pèse cette poignée d'hommes armés de fusils Lebel et ne disposant d'aucune pièce d'artillerie face à des milliers de Boxeurs déchaînés ? (1) Pourtant, et malgré leur écrasante supériorité numérique, ces derniers ne feront pas le poids face à la détermination des défenseurs...
Le 15 juin, les adeptes de la boxe chinoise tentent un premier assaut. Celui-ci est précédé de tout un rituel censé les rendre invulnérables. Lorsque l'attaque est enfin lancée contre la grande porte du Pé-tang, ils sont accueillis par des feux de salves dont l'efficacité les laisse stupéfaits. K.O dès le premier round, ils se débandent en laissant 47 des leurs sur le pavé.
Le soutien de l'armée impériale
À la différence de ce que l'on croit généralement, les Boxeurs renoncèrent assez rapidement à leur armement d'un autre âge pour compter sur les armes à feux et les canons des soldats réguliers des Bannières mandchoues qui, dès le 18 juin, vinrent en nombre les soutenir. Peu préparés aux opérations militaires, les Boxeurs continuèrent à s'illustrer dans leur domaine de prédilection : le massacre des chrétiens chinois, cela selon un scénario déjà bien rôdé. Lorsqu'ils tombent sur un suspect, ils lui demandent d'apostasier. Laissons Paul Henry nous raconter la scène :
"Dis que tu n'es pas chrétien, ou tu es mort, crie un brigand à un pauvre gosse de huit ans.
_ Je suis chrétien depuis trois générations, tue-moi, répond fermement l'enfant.
Un coup de sabre l'étend raide mort" ( Journal intime , 15 juin).
Ce courage ne fut pas exceptionnel puisque la furie des Boxeurs devait laisser sur son passage, à défaut des quelques centaines d'Occidentaux assiégés, les corps massacrés de 15 000 convertis chinois.
Du côté des réguliers, dont certains ont endossé la tenue des Boxeurs, on trouve des soldats musulmans du Gansu ainsi que quantités d'hommes des divisions d'élite stationnées dans la capitale parmi lesquelles, bien sûr, figure le shenji ying. Bon nombre de ces militaires de carrière ont été formés à l'occidentale et son armés de fusils et de canons de facture allemande (2). Ainsi, dès le 22 juin 14 pièces d'artillerie pilonnent sans relâche le Pé-tang. Un de ces canons menaçant particulièrement l'entrée principale du domaine, Paul henry et Mgr Jarlin, coadjuteur de Mgr Favier, s'élancent avec seulement quatre marins et trente chrétiens chinois et s'emparent du canon. Malgré cet echec, les Boxeurs, galvanisés par le soutien des soldats impériaux, tentent plusieurs fois et sans plus de succès des attaques en masse. Le 28 juin, ils cherchent à incendier la grande porte. Comme d'habitude, les tirs précis des marins les mettent en déroute.
Le bilan des combats
Avec l'arrivée du mois de juillet les attaques se diversifient : pots à feu, fusées incendiaires et sapes qui se révèleront particulièrement meurtrières. Le 16 juillet, les assiégés calculent qu'ils ont déjà reçu plus de 2500 projectiles et essuyé des centaines de milliers de coups de fusil ! Paul Henry, malgré son jeune âge, se révèle un militaire hors de pair. Sa foi ardente, qui le fait considérer comme un saint par ses hommes, est un encouragement pour tous, Occidentaux et Chinois qui, ne voyant toujours pas arriver les secours, ne peuvent plus compter que sur la providence.
Le 18, les défenseurs voient Boxeurs et soldats s'éloigner ce qui leur fait craindre l'imminence d'une explosion. Leur inquiétude et confirmée lorsqu'une mine explose tuant 25 personnes et blessant 28 autres. Peu avant la fin du siège, une autre mine détruit une grande portion du mur d'enceinte en faisant 80 victimes dont une cinquantaine d'enfants. À chaque fois, les assaillants, visiblement impressionnés par la résistance opiniâtre des chrétiens, ne savent pas tirer partie de leur avantage passager (3). Il en va de même lorsque Paul Henry, le héros du Pé-Tang, est mortellement blessé le 30 juillet alors qu'il préparait une nouvelle sortie pour neutraliser un canon.
Plus que par les armes chinoises, les assiégés auraient pu être vaincus par la faim. En effet, le 16 août lorsque les secours internationaux investissent enfin la capitale, il ne reste plus que de maigres vivres pour une seule journée! Entre temps, 275 enfants étaient déjà morts d'inanition. Il y eut en tout 400 victimes parmi les convertis chinois. Sur trente marins français, il y eut 5 morts et 9 blessés, pour les dix Italiens 6 tués et 3 blessés et enfin parmi les religieux, 3 morts et 6 blessés.
Que conclure de tout cela? Premièrement que, malgré l'importance accordée par les Boxeurs à leur gymnastique sacrée, celle-ci ne joua qu'un rôle mineur dans ces évènements. Il est intéressant de savoir que pendant que les Boxeurs s'adonnaient au kung fu, à grand renfort d'incantations et de talismans, les marins de Paul Henry s'exerçaient à une autre boxe, bien française celle-là, qui faisait alors partie de l'entraînement physique du soldat... Au Pé-tang, il n'y eut pas de combats au corps à corps. Par contre, dans le quartier des légations, il y eut de féroces affrontements sur les barricades au cours desquels les baïonnettes maniées par des soldats aguerris firent la différence.
Des techniques inadaptées
Au sein des troupes impériales se trouvaient d'excellents guerriers, notamment de magnifiques cavaliers, qui se révélèrent toutefois de piètres tacticiens et des tireurs médiocres malgré leur formation. Au dire même des assiégés, les soldats des Bannières représentaient une menace bien plus importante que les membres de la secte du Lotus Blanc. Ces derniers quant à eux montrèrent rapidement leurs limites, des arts martiaux empreints de superstitions ne pouvant suffire à former des combattants pour un conflit de ce genre. Ils manquèrent à la fois de méthode et de discipline. Ainsi, pour tenter une comparaison, les techniques de combat des Zoulous du roi Cetshwayo, qui luttaient également avec un des armes archaïques (bouclier, sagaie et casse-tête), furent incontestablement plus efficaces en raison de leur organisation militaire, les impi (4). Pour ce qui est du maître de Pakua virevoltant au milieu de ses victimes sanguinolentes, il aurait éliminé à lui seul plus de diables étrangers que les milliers de boxeurs et de réguliers chinois qui s'étaient déchaînés pendant tout la durée du siège! (5) C'est ce type de fantasmes entretenu par des esprits naïfs qui à donné naissance aux super-héros incarnés par les combattants virtuels du cinéma asiatique. De ce point de vue, il semblerait que les Boxeurs aient, d'une certaine façon, remporté leur combat. En effet, qui se souvient aujourd'hui de Paul Henry et des défenseurs héroïques du Pé-tang ?
Robert Bigalion
(1) Modèle 1886 M93 avec 8 cartouches dans le fût.
(2) Il s'agit de fusils Mauser modèle 1871 (ou du "anyang" sa copie chinoise) et de canons Krupp tirant des obus à segments de 5 kilos, des obus à shrapnels ou des boîtes à mitraille.
(3) Dans son rapport destiné au ministre des affaires étrangères, M. Pichon, ministre de France à Pékin, reconnaît que le manque d'audace des Chinois, qui ne surent pas utiliser leur écrasante supériorité numérique, servit la défense des légations et du Beitang.
(4) A Isandlwana le 22 juin 1879, 15 000 Zoulous du roi Cetshwayo anéantirent 1329 soldats de l'empire britannique. Notons toutefois que le même jour à Rorke's drift, un petit contingent de 139 hommes seulement résista victorieusement à une troupe de 4000 guerriers.
(5) C'est à dire 80 morts et 161 blessés (civils et militaires)
Bibliographie.
Le siège du Pé-tang , Journal de Monseigneur Alphonse Favier.
René Bazin, L'Enseigne de vaisseau Paul Henry , Mame, 1932.
Jean Mabire, L'été rouge de Pékin, la révolte des Boxeurs , Fayard, 1978 (réédité par les Editions du Rocher en 2006).
Raymond Bourgerie et Pierre Lesouef, La guerre des Boxers (1900-1901) , Economica, 1998.
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réflexions // par Robert Bigalion
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